Carré 35

En quête de l’image absente


L’investigation

    À l’origine du film d’Eric Caravaca, une image absente : celle de Christine, l’enfant aînée de ses parents, morte en bas âge. De cette petite fille, il n’existe ni photographie, ni film, ni enregistrement. À la recherche de la sœur disparue et donc d’une part de son histoire personnelle, le cinéaste commence à mener l’enquête. Il filme ses parents qui racontent : le Maroc puis l’Algérie, la « maladie bleue », l’enfant qui ne parlait pas. Il filme son frère et son cousin, retrouve quelques pellicules en super 8. Mais les récits ne concordent pas. Entre la pudeur, l’oubli et l’ignorance, rien n’explique ce qui est arrivé à cette petite fille au début des années soixante.

Aussi Eric Caravaca décide-t-il d’aller au-delà des témoignages. Il fouille, interroge les papiers officiels, compare les visas sur les passeports de ses parents, scrute les photographies d’époque. Les éléments de cette enquête atypique se répondent devant la caméra, comblent les manques. Les noms changés, les dates de naissances inconnues révèlent les mensonges et le déni. Dans les premières minutes, la mère s’insurge sous l’œil inquisiteur de l’objectif : « alors je n’aime pas cette interrogation » . Elle baisse les yeux, fuit l’échange mais Caravaca ne lâche pas, ne lâche rien. Il déroule son fil. Il veut comprendre.

« C’est l’absence d’images qui, presque malgré moi, me décide à mener ma propre enquête » justifie-t-il, « mais comment avancer sans images ? Comment filmer une forme vide ? Comment rendre compte de la disparition de cet enfant ? Le cinéma n’est-il pas pourtant ce qui nous a habitués à vivre avec des disparus toujours vivants ? »

Le cinéaste mène son investigation dans la lignée de ce que décrivait Bazin : à l’instar des Égyptiens qui embaumaient leurs morts pour mieux les conserver, il cherche à figurer ce qu’était la petite Christine, son histoire, avant de la figer pour l’éternité. Et s’il fait le choix du cinéma documentaire c’est, toujours en accord avec Bazin, pour entériner la crédibilité de son propos. Si les humains sont équivoques, l’appareil photographique ne saurait mentir.

De découvertes en découvertes, il remonte aux guerres d’indépendance, découvre la maladie de sa sœur, marche sur les traces de ses parents. Ses questions en amènent d’autres, touchent à des thématiques plus larges, plus universelles : la mémoire collective, le rejet de la différence, la transmission familiale. Il choisit de dérouler tous les écheveaux qu’il rencontre et en tisse les fils pour en faire la trame de son récit. Il tend également, pour mieux illustrer son propos, des passerelles entre les arts.

Hybridation d’une forme

    La proposition de Caravaca se rapproche du collage. Le réalisateur ne se contente pas de sonder les thématiques qu’il dégage : il les justifie avec un texte sobre qu’il lit lui même en voix off. Sa réflexion accompagne donc les nombreux indices qu’il met en évidence : il nous montre comme il les voit, les images que Sian Davey, psychothérapeute et photographe contemporaine, a prises de son enfant trisomique. Il partage ses lectures psychanalytiques sur le désir de mort des malades, les met en regard d’images propagandistes nazies. Pour ne pas parler au nom de sa mère, il cite La porte des enfers de Laurent Gaudé.

La musique souligne l’intention, accompagne la contemplation, comme si la densité du récit nécessitait parfois une pause, un temps de réflexion avant de reprendre le fil de l’histoire. Florent Marchet a composé pour le documentaire des airs qui jamais ne versent dans le pathos. L’idée ici n’est pas de pousser à la commisération mais de rythmer, d’offrir des respirations.

C’est ainsi que se nouent les œuvres et que le film se forme presque sous nos yeux. Il remonte à la genèse, L’arrivée du train en gare de la Ciotat monté en parallèle de ces plans lents de pellicules qui pendent dans les couloirs du centre national de la photographie. Des films qui se décomposent et d’autres qui sont ressuscités. Réflexion après réflexion, Caravaca entrelace la mémoire de sa famille et une histoire qui le précède, le construit et le dépasse. Il réunit des faits tangibles et des créations qui l’inspirent, cherchant à lier ses idées aux idées des autres, cherchant peut-être dans leurs œuvres une amorce de réponse aux questions qui le hantent. Devant nos yeux, il joint tous les éléments pour en faire un matériau composite.

Le montage permet aussi d’interroger des questions sociales universelles. Il s’agit de celles que nous entretenons, dans l’intimité mais également à une échelle collective, à la mémoire, à la mort, à la normalisation et à ce qui s’en détache. Eric Caravaca annonce là son geste : ce film ne peut être réduit à une commémoration. Il le veut gardien d’une pensée qui s’élabore.

L’image absente

    Le talent principal de Caravaca consiste à réunir en une heure de temps la densité d’un passé, le poids d’un présent et l’ébauche d’un futur. Il propose à la fois une enquête personnelle, un collage formel et un essai sur la transmission, sur le partage générationnel. Il cherche dans la jeunesse de ses parents la clef qui lui permettra de comprendre sa propre histoire. Il n’est pas anodin qu’il ajoute au montage les échographies de son propre fils, ses battements de cœur in-utéro ainsi que les petits films de ses débuts en tant que père. Il rétablit tout simplement les liens brisés.

Dans cette famille, la mort est omniprésente et relève du tabou. La mère évoque pudiquement et sous l’insistance de son fils la perte de sa propre mère, l’enfant que celle-ci portait encore en elle quand elle a poussé son dernier souffle, les mensonges des adultes autour. C’est ce silence et cette duplicité qu’elle reproduira une fois devenue parent, refusant de parler des proches décédés.  « Je ne viendrai plus jamais ici. Je ne déposerai aucune couronne. Je n’arroserai aucune fleur et ne ferai plus jamais aucune prière. Il n’y aura pas de recueillement. Je ne parlerai pas à cette pierre, tête basse, avec l’air résigné des veuves de guerre. Je ne viendrai plus jamais parce qu’il n’y a rien ici. » dit le très beau texte de Laurent Gaudé cité dans le film. C’est sans doute la ligne qu’a suivi Angela Caravaca quand sa fille est morte. Plus d’image, plus de recueillement.

Des années après ce drame, le cinéaste filmera son défunt père, gisant sur un lit d’hôpital. « Une image-affection » explique Deleuze dans L’image-mouvement « c’est le gros plan ; et le gros plan c’est le visage. » Comment mettre à distance les émotions qui nous submergent sinon en se refusant à contempler les traits des chers disparus ? Pour retrouver le visage de sa sœur et son histoire, Caravaca doit filmer entre les lignes, entre les images. Pour ne pas perdre le souvenir de son père, il le fige avec sa caméra.

Eric Caravaca offre un film qui n’évoque pas que la mémoire, mais également la subjectivité des souvenirs communs. Pourtant, il ne se perd pas dans les nombreux fils qu’il choisit de dérouler, il les unit, comme pour deviner qui était Christine. A l’instar d’Annie Ernaux qui dit de sa sœur décédée avant sa naissance « « Je ne peux pas faire un récit de toi. (…) t’écrire, ce n’est rien d’autre que faire le tour de ton absence. Tu es une forme vide impossible à remplir d’écriture » Eric Caravaca se heurte à une carence, aux contours flous de ce qui le précède. S’il ne peut emplir le vide que la mort de Christine et le silence familial ont imposés, il choisit de faire apparaître l’enfant par le contraste des matériaux-ressources mis bout à bout au montage. C’est à ce moment que se dévoile enfin, comme inversée à la façon des négatifs, l’image jusqu’alors absente.

À propos
Affiche du film ""

Carré 35

Réalisateur
Éric Caravaca
Durée
1 h 07 min
Date de sortie
1 novembre 2017
Genres
Documentaire
Résumé
Carré 35 est un lieu qui n’a jamais été nommé dans ma famille ; c’est là qu’est enterrée ma sœur aînée, morte à l’âge de trois ans. Cette sœur dont on ne m’a rien dit ou presque, et dont mes parents n’avaient curieusement gardé aucune photographie. C’est pour combler cette absence d’image que j’ai entrepris ce film. Croyant simplement dérouler le fil d’une vie oubliée, j’ai ouvert une porte dérobée sur un vécu que j’ignorais, sur cette mémoire inconsciente qui est en chacun de nous et qui fait ce que nous sommes.
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