Une vie cachée

Terrence Malick a souvent cherché à saisir le souffle d’une vie voire la vie elle-même. Une énigme impalpable qui serait cachée dans chaque geste, regard et paysage. De The Tree of Life à Knight of Cups en passant par Voyage of Time, il s’agit d’errer sur les chemins d’un désert ou d’une plage, ceux de l’espace, pour trouver une lumière et atteindre son mystère. «  Where is your light now ?  » disait le Sergent Welsh devant la tombe du soldat Witt à la fin de The Thin Red Line. Peut-être qu’elle se trouve ici, cette lumière, dans le regard de ce paysan autrichien qui a refusé de prêter allégeance à Hitler, cette main qui ne s’est jamais levée. 

En renouant avec une narration plus linéaire, le cinéaste embrasse le parcours d’un homme, de la plénitude au sacrifice, et d’une guerre qui s’opère en silence avant de réellement impacter la vie des différentes figures centrales. L’évolution est progressive, des sons de nature ouvrent le film avant d’être remplacés par le son furtif d’un avion (la guerre est là), par la clochette du facteur qui installe le suspens (l’armée allemande va-t-elle convoquer Franz ?) et la belle liberté du village de Radegund se disloque progressivement au rythme que les langues se délient et scandent l’idéologie nazie. Car l’histoire se plie en de multiples trajectoires, l’amour de Franz et sa femme, une vie de famille, d’un village etc. Si bien que tout se construit dans un duel perpétuel. L’opposition la plus évidente est celle de la figure centrale face au régime nazi et tout ce qui se lie à celui-ci. Pourtant, Malick filme de la même manière les toits d’une église (et donc la foi de Franz) et ceux des bâtiments Allemands, la caméra s’élève au même niveau, va chercher au plus haut. En témoigne ce beau dialogue entre un dignitaire nazi et la figure centrale, le premier demandant à l’autre s’il le juge ce à quoi Franz répond que non, qu’il ne détient pas la vérité, mais qu’il ne peut aller contre ce qu’il pense être mauvais. Alors, la caméra descend délicatement vers les mains de l’allemand, fatiguées et usées par la vie, et tout est déjà là : le temps a fait son oeuvre et il est bien sombre à cette période, il aspire les hommes dans une guerre qui ne sera jamais la leur. Les différents sons suivent cette logique, ceux de la cloche de l’église du village sonnent autant pour annoncer un mariage qu’une mort car «  le soleil brille autant pour les bons et les méchants  ». Ces sons qui rythment le montage et les différents moments qui parcourent le film. D’un coup, les images s’évanouissent et font place à un nouveau tableau d’une vie, toujours introduit par un bruit qui fait la transition ; le son de l’eau, d’une cloche ou des voix de prisonniers. Tout passe délicatement alors que tout est chaos. 

Une vie cachée et mise en lumière. Mais pas seulement celle de Franz car il y a des détails qui ne trompent pas et d’autres corps se mêlent à l’histoire du film. Les prisonniers, compagnons d’infortune de la figure centrale, qu’ils soient italiens, autrichiens ou allemands. Un homme dans la forêt aperçu et par Franz en début de film et par sa femme lorsque le premier est emprisonné. Une apparition furtive mais qui en dit beaucoup, l’Histoire et les Hommes sont «  redevables en partie à ceux qui ont vécu fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes délaissées  » pour reprendre la citation de George Eliot qui conclut le film. Qui est cet homme perdu et apeuré dans la forêt ? Un résistant ? Un sans abris ? Qu’importe ce qu’il est, il a le droit de sortir de l’ombre lui aussi. Terrence Malick s’est toujours attaché à mettre en lumière le parcours d’individus au milieu de l’Histoire – les soldats de The Thin Red Line, les ouvriers de Days of Heaven, une famille dans The Tree of Life – et cela se combine, ici, avec un travail particulier de l’image. Elle peut être d’archive, le film s’ouvrant sur des images de propagandes nazis, et ainsi permettre de rappeler que tout est vrai mais aussi que l’histoire d’un homme se mêle à «  l’Histoire avec sa grande hache  » comme disait Georges Perec. Et si Malick a tourné en lumières naturelles c’est pour respecter l’image de sa figure centrale – et capter au mieux ce soleil qui éclaire une page sombre de l’Histoire – qui a vécu dans l’ombre mais à la lumière de la nature et de sa foi, deux éléments indissociables qui apaisent le personnage. 

Terrence Malick entend alors représenter ces différents éléments, comme autant d’images à éclairer. De sa figure centrale il reste l’image d’un Christ, un homme martyrisé pour ce qu’il croit être juste, tenté et provoqué par les hommes – «  Where is your god now ?  » lui dit un prisonnier – humilié  et frappé dans sa chair. Celui ci s’interroge sur sa propre condition en comparaison de celle des autres détenus – «  Face à ce qu’ils ont vécu, mon fardeau est bien léger  » comme il le dit dans une lettre adressée à sa femme – quand il n’est pas lui-même interrogé par l’Eglise qui lui demande de réfléchir aux conséquences de son acte de résistance. Le doute est partout – dans sa famille, son village, son église – et contamine également le cinéaste. Dans un dialogue entre le peintre d’une église et la figure centrale, le premier se demande comment il pourrait représenter une histoire qu’il n’a pas vécu et une souffrance qu’il n’a pas ressenti – celle du Christ –  tout en gardant espoir qu’un jour, peut être, il réussira à représenter réellement cette figure religieuse. En attendant, «  on crée des admirateurs et non des fidèles  ». Comment ne pas voir dans cet échange un réalisateur se questionnant sur son propre film censé représenter un martyr et sa souffrance ? Là où le dialogue interroge la représentation des idoles dans l’Eglise catholique, Malick étend la question à celle du Christ au sein de son film. Le cinéaste dépasse alors le symbole religieux lorsque le corps christique de sa figure centrale fait justement corps avec la nature qui permet l’élévation et l’évasion. Qu’il soit en prison, chez lui ou aux portes de la mort, Franz n’a de cesse de chercher ce qui se rapporte à la terre – une pierre, une herbe – comme pour se libérer de sa condition et se rappeler sa vie passée à travailler dans ces montagnes aussi solides que sa foi et sa persévérance. Le dernier plan du film est très évocateur – l’eau coule au milieu des montagnes – et rappelle cette plante poussant dans l’eau à la fin de The Thin Red Line. Voilà sans doute ce qu’il restera, une nature vivante qui n’est pas forcément un personnage puisqu’elle ne répond pas, de son silence naît un mystère et c’est précisément cette absence de parole qu’il s’agit de combler. Comme une ultime vie cachée qu’il faut mettre en lumière. 

À propos
Affiche du film "Une vie cachée"

Une vie cachée

Réalisateur
Terrence Malick
Durée
2 h 53 min
Date de sortie
11 décembre 2019
Genres
Drame, Guerre, Histoire
Résumé
Inspiré de faits réels. Franz Jägerstätter, paysan autrichien, refuse de se battre aux cotés des nazis. Reconnu coupable de trahison par le régime hitlerien, il est passible de la peine capitale. Mais portés par sa foi inébranlable et son amour pour sa femme, Fani, et ses enfants, Franz reste un homme libre.
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