Un peu, beaucoup, passionnément

Présence, absence, désir et douleur, aller et retour : Marriage Story est, comme son titre l’indique, l’histoire d’un couple, qui s’aimait et qui ne s’aime plus. Le réalisateur new-yorkais nous livre le récit de Charly (Adam Driver), metteur en scène, et Nicole (Scarlett Johansson), comédienne. Unis par le théâtre, par leur compagnie, et autour de leur enfant Henry (Azhy Robinson), ils sont présentés comme un couple idéal. Dès les premières minutes, nous nous trouvons face à quelque chose de précieux : avec sa caméra à l’épaule, Baumbach nous plonge dans les moments les plus sensibles de la vie, dévoile de près la joie, la paresse, l’amour de l’un et l’amour de l’autre. Le film nous propose moins de dix minutes de ce bonheur qui passe par les regards – celui des amants, et du cinéaste – que l’on ne peut que ressentir comme un flottement, presque rêvé, avant de nous ouvrir les portes du divorce et de l’anéantissement de ces instants par essence si fragiles.

L’impuissance

Le bonheur a définitivement quitté la scène. Aux moments de vie succèdent les rencontres en thérapie de couple. La parole à laissé place au silence, la joie est devenue colère et l’amour à laissé place aux larmes. Le souffle qui anime la première séquence du film et qui a su retranscrire toute une histoire en quelques images s’est volatilisé, et l’on plonge alors dans un univers que les deux époux ne peuvent maîtriser. Les règles de leur divorce sont posées à l’oral, à travers ce que Charly conçoit comme des « deals », que ce soit pour l’appartement à New York, l’école de leur enfant, et tout ce qui leur appartient. Mais les « deals » et les paroles s’annulent, et se retournent contre eux comme des armes : les mots se perdent. 

Nicole retourne vivre en Californie et entame à nouveau une carrière pour la télévision et le cinéma qu’elle avait abandonnée au profit du théâtre. Charly voit lui sa pièce être montée à Broadway, et reste donc à Brooklyn. Ne trouvant pas de terrain d’entente, ils vont se retrouver dans une bataille juridique ou l’humain laissera place à de gros chiffres. Chacun fait face à une perte de maîtrise, et c’est alors le début de l’offensive, malgré leurs engagements moraux – dont celui de ne pas avoir recours aux avocats. Ce ne sont plus les deux divorcés qui décident, ce sont leurs défenseurs. Si Nicole choisit l’agressivité et tente l’échec et mat avec Nora Fanshaw (Laura Dern), on espère autre chose du côté de l’époux, travaillant avec Bert Splitz (Alan Alda), avocat loin des grands buildings qui conçoit les trois membres de la famille comme des personnes humaines plutôt que comme des « transactions », et pour qui on peut éprouver un sentiment d’attachement. Mais face à la colère, et surtout à la perte de contrôle, Charly part au front, abandonne tout espoir d’entente et emmène l’affaire au tribunal avec un autre avocat. Une longue table, les deux époux à l’opposée l’un de l’autre : le dialogue ne se fait plus qu’entre les requins décider à prendre tout ce qu’ils peuvent à un couple qui se noie et qui lutte pour garder la tête en hors de l’eau.

La perte des corps

Marriage Story évoque inévitablement le théâtre, à travers la profession des deux protagonistes mais aussi les nombreuses séquences où les personnages font de véritables entrées ou sorties par les portes entre lesquelles se joue le drame. Le film est aussi animé par de puissants monologues, comme celui de Nicole face à Nora lors de leur première rencontre – où tout est filmé en un seul plan séquence. Tandis qu’entre les deux époux, le duel devient joute verbale. Les appartements deviennent des scènes, et le théâtre n’est plus un jeu, mais devient la vie même d’un couple qui meurt. 

Entre le théâtre et le cinéma, entre l’intérieur et l’extérieur, entre Charly et Nicole, entre New York et Los Angeles, la distance se fait cependant évidente. Distance qui se crée lorsque la discussion devient impossible – les deux époux découvrent ce que l’autre dit de lui par le biais de leurs avocats ou de leur fils -, et qui laisse la parole aux corps.  L’effondrement de la relation se fait aussi physique qu’émotionnelle lors d’une des scènes les plus violentes du films : quand Charly souhaite le malheur de Nicole et sa mort, il en perd sa carrure colossale. Le personnage d’Adam Driver frappe, crie, cogne les murs et s’effondre ensuite à genoux. Les larmes coulent, son visage dans ses mains, et les deux époux se rejoignent à nouveau : Nicole passe sa main dans les longs cheveux noirs de Charly, qui serre ses jambes, comme un désir de retrouver les gestes perdus, de rattraper les mots. 

L’écriture, tragique, fait aussi ressentir l’impuissance des corps. Les anecdotes fusent, et l’on essaie de se rattacher à de précieux souvenirs mais, quand Charly rejoue une blague devant l’observatrice venue l’évaluer, la lame de son cutter fini par lui taillader l’avant-bras, de quoi perdre la garde de son fils, une perte de contrôle en appelant une autre pour un homme qui dirige. C’est parce que le grand metteur en scène que tout le monde idéalise s’effondre, de manière littérale et métaphorique, qu’on est alors pris d’empathie, et que l’on peut seulement voir un homme et une femme qui, malgré leur réussite, voient leurs bonheurs disparaître. 

Baumbach nous dévoile des regards, des mots, des expressions et des cris, mais aussi des gestes, des portes qui claquent : une lutte de l’amour face au changement, à l’impuissance et l’immobilité. Marriage Story est une histoire qui ne s’arrête pas, une histoire de larmes qui ne cesserons de couler.  « Le cinéma, c’est la vie même » selon les mots d’André Kob, et Baumbach continue d’écrire avec délicatesse les larmes de cette vie.

À propos
Affiche du film "Marriage Story"

Marriage Story

Réalisateur
Noah Baumbach
Durée
2 h 16 min
Date de sortie
6 novembre 2019
Genres
Drame
Résumé
Le cinéaste nommé aux Oscars Noah Baumbach porte un regard aussi incisif qu'empathique sur un mariage qui se brise et une famille qui reste unie.
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