Seul Lindelof

Un groupuscule de suprématistes blancs nommés « La septième Kavalerie » (reflet du KKK), des policiers obligés de travailler masqués pour protéger leur identité, des héros par-ci par-là, et le meurtre du chef de la police qui relance les tensions : Watchmen introduit un joyeux programme, un puzzle qui prend forme au fil des épisodes et s’agrandit peu à peu. Lorsqu’une pièce est trouvée, une nouvelle apparaît.

Voir Damon Lindelof adapter Watchmen n’est pas une surprise tant ses personnages ont toujours évolué masqués. Avec Lost, d’abord, et sa galerie de protagonistes aux secrets multiples, puis avec The Leftovers et ses figures centrales qui intériorisent tout jusqu’à l’éclatement. Ce n’est pas une surprise non plus de voir cette première partie de saison teintée d’un mystère impalpable, d’une dangereuse angoisse prête à bondir à tout moment. Watchmen s’attache encore une fois à faire exploser la société moderne et, avec elle, l’espace et le temps de manière jubilatoire. Tic Tac.

Une histoire de héros

Des quatre premiers épisodes ressort, déjà, un profond attachement à l’Histoire. En faisant commencer sa série dans le Tulsa de 1921, durant les émeutes raciales, Lindelof entend interroger l’Amérique et la placer devant ses actes. C’est dans cette même logique que s’ouvre l’épisode 2 avec ces lettres de propagande envoyées par l’armée allemande aux soldats afro-américains durant la Première guerre mondiale, dans le but de les monter contre les blancs d’Amérique qui ont plus de privilèges. A l’image de sa figure centrale, Angela Abar (alias Sister Knight), qui recherche ses origines familiales, Lindelof cherche dans le passé ce qui pourrait faire écho avec notre présent tout aussi incertain. La série se passe donc en 2019, toujours à Tulsa, prenant ainsi le contre pied du comic book original et de son Amérique post guerre froide. La société que l’on découvre est maladivement sécuritaire ; on y a masqué les policiers, et cela semble être un bon point pour le sénateur Keane en quête d’élection.

Questionner la société revient alors à interroger son image. Car, dans Watchmen, tout est image. Celle qui débute la série est en noir et blanc et muette, projetée dans un cinéma dans lequel se trouve un petit garçon, et offre cette phrase qui résonne comme une cruelle ironie : « Trust in the law » («Faites confiance à la loi»). La menace qui pèse sur les policiers, et plus largement sur les afro-américains, cette mystérieuse « Septième Kavalerie », se voit elle aussi présentée par le biais d’une image projetée, lors d’une réunion de crise des policiers au cours de l’épisode 1. Tour à tour, l’image rassure ou terrorise. Watchmen appuie cette idée avec une étrange émission de télévision (American Hero Story, tout est dans le titre) désavouée par le gouvernement en place puisqu’elle prône une justice expéditive, mais qui rassemble famille et policiers devant leur poste de télévision. L’agent Miroir (en référence à son masque) manipule lui aussi l’image lors de ses interrogatoires, en plaçant ses suspects dans un espace en forme de bulle dans lequel défile tout un tas de projections, comme pour mieux leur laver le cerveau et voir s’ils font partie de la Kavalerie. De ce point de vue, Lindelof élimine de suite le piège du manichéisme puisque bons et méchants se renvoient leurs images.

La représentation de cette société passe également par la manière de représenter les héros, et la série s’amuse à les désavouer par le biais de Laurie Blake, personnage introduit dans l’épisode 3, ancienne figure des Watchmen sous le nom de Spectre Soyeux. Aujourd’hui à la retraite, elle représente à elle seule un formidable contrepoint de vue sur les héros qui peuplent la société . Elle témoigne également des tours de force scénaristiques de Lindelof qui peut ainsi renverser la dynamique de la série en centrant ce troisième épisode sur un personnage jusque-là inconnu. Personnage blasé des super-héros donc, drôle et lunaire, Blake permet de confronter les héros à ce qu’ils pensent être et se place comme leur douce voix inconsciente. Comme le dit Blake à Angela Abar dans ce même épisode : « I eat good guys for breakfast » («Je mange les gentils au petit déjeuner»).

Policiers comme Watchmen sont masqués, et Blake, toujours face à Angela Abar (dans l’épisode 4), souligne l’idée que le masque sert à dissimuler la douleur, que la quête de justice de ces héros est le fruit d’une injustice vécue auparavant. Cela peut être une bonne définition des personnages de Lindelof : le Jack de Lost se place en héros assoiffé de justice pour mieux cacher ses blessures secrètes, tandis que le Kevin Garvey de The Leftovers est un shérif (on revient à la loi) qui tente de faire face aux événements mais doit composer avec ses fêlures profondes… L’univers de Watchmen se trouve ainsi être un parfait terrain de jeu pour Lindelof, qui s’amuse à le déconstruire petit à petit, comme en témoigne le titre de l’épisode 4 : « If you don’t like my story, write your own » («Si tu n’aimes pas mon histoire, écris la tienne»).

L’éternel retour

Si Laurie Blake permet d’offrir un point de vue différent, elle est aussi là pour introduire un nouveau personnage : le docteur Manhattan. Anciennement son amant, exilé sur Mars depuis déjà longtemps, Manhattan est évoqué plusieurs fois dans cette première partie de saison mais reste, pour le moment, invisible. Ce personnage mystérieux permet de mieux appréhender le personnage de Blake qui lui téléphone depuis une cabine bleue pour lui raconter des blagues et entretenir le souvenir de leur relation. Manhattan est donc de l’ordre du passé (ce qui ne veut pas dire qu’il n’aura pas son importance par la suite), celui-là même que Lindelof tente de questionner.

Ce passé est d’abord celui des personnages, qui se font mieux comprendre à travers différents flashbacks amenant à un éclatement de la temporalité. Dès l’épisode 2, il est ainsi possible de découvrir qu’Angela Abar a survécu à la fameuse « Nuit Blanche » durant laquelle la Kavalerie attaqua différents membres de la police, d’où l’idée de masquer littéralement leur identité par la suite. Dans cette explosion de la temporalité, où passé et présent se somment, le personnage d’Adrian Veidt (alias Ozymandias) est une figure hors du commun. Il est en effet plongé dans un autre espace-temps, complètement magnifié, dans lequel il est prisonnier (par qui ? pourquoi ?) et effectue différentes expérimentations. Depuis le début de la série, quatre ans se sont écoulés pour lui, puisqu’il fête son anniversaire à chaque épisode, comme une boucle de temps sans fin condamnée à se répéter encore et encore. Il en va de même pour l’Histoire elle-même : utiliser les événements historiques passés permet à Lindelof d’illustrer l’éternel retour de l’Histoire et de sa tragédie qui se répète sans cesse. Rien n’a changé (ni la violence ni le racisme) mais tout est dissimulé : la société se voile la face.

La figure du cercle, symbole de cet éternel retour, est présente dans toute la première partie de cette saison. C’est d’abord le cercle de l’horloge qui revient régulièrement, ou celui de la longue vue de Veidt qui se confond avec la lune lors de l’épisode 4. Ce regard de Veidt vers le ciel rappelle celui de Blake en fin d’épisode 3, lorsqu’une voiture tombe littéralement devant elle. C’est en levant les yeux qu’elle aperçoit un cercle orange dans le ciel, comme un signe du Docteur Manhattan qui a entendu son appel. C’est aussi cela qui traverse ces premiers épisodes : le profond désespoir des personnages et, parfois, leur cri vers le ciel, comme pour trouver une réponse à ce temps qui passe comme un compte à rebours. La société ne va pas tarder à exploser. Tic Tac.

À propos

Watchmen

Réalisateur
Damon Lindelof
Durée
Date de sortie
6 décembre 2019
Genres
Série
Résumé
Les super-héros font partie du quotidien et où l'Horloge de l'Apocalypse -symbole de la tension entre les USA et URSS - indique en permanence 23:55. Suite à l'assassinat d'un de ses collègues Rorschach, un justicier masqué va découvrir un complot.
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