Retour vers le futur

Maniac de Patrick Somerville

Depuis quelques années s’est créé un certain engouement autour des années 80 dans les productions cinématographiques et télévisuelles. Nous pourrions trouver une origine de cette nostalgie des années 80 avec Les Gardiens de la Galaxie de James Gunn, film de super-héros où le personnage principal est d’abord un gosse de cette décennie, qui reste attaché à son walkman et ses cassettes audio, mais c’est surtout avec la série fantastique aux multiples références Stranger Things, qu’une mode de la décennie des Goonies explose. L’effet Stranger Things est tel que toute série ayant un quelconque rapport avec cette période sacrée est directement connotée, comme Dark, production germanique pour Netflix, qui est vendu sur les réseaux sociaux comme le « Stranger Things » allemand. Et c’est dans ce contexte que va sortir et se démarquer Maniac, production Netflix créée par Patrick Somerville, et réalisée intégralement par Cory Joji Fukanaga, qui revient à la série, quatre ans après le succès critique et public de la saison 1 de True Detective.

Owen (Jonah Hill) et Annie (Emma Stone) au début des tests.

Nous suivons deux marginaux, Owen et Annie, interprétés respectivement par Jonah  Hill et Emma Stone, qui acceptent de servir de cobaye à des essais cliniques contrôlés par un superordinateur, tests qui tournent autour du rêve et du subconscient. Cette histoire prend place dans un univers particulier, un New-York alternatif où la technologie ne semble pas avoir dépassé celle des années 80. Ainsi, Internet, les smartphones, ou encore les écrans plats sont absents, pour laisser place aux bons vieux écrans cathodiques et aux ordinateurs qui ne peuvent afficher que du texte. Cette vieille technologie va cependant être poussée à l’extrême, pour créer des bornes de métro robotiques à usage vocal, des « shit-eaters », petits robots destinés à ramasser les crottes de chien dans la rue, ou encore des consoles de jeux-vidéo utilisées pour la masturbation, dont les accessoires ont un design qui n’est pas sans rappeler celui des consoles Nintendo des années 80. A travers ces créations fantasques se dessine une  critique de la nostalgie des eighties qui a envahi les productions audiovisuelles ces dernières années (surtout du côté de la SF et du fantastique). Même si, il faut l’avouer, la série rappelle parfois (peut-être malgré elle) Brazil de Terry Gilliams, film où il est aussi question du rêve dans un univers rétro-futuriste, Maniac évite de ressasser diverses références vues et revues, et montre une nouvelle manière d’utiliser un univers technologique obsolète.

A ce décor de science-fiction nostalgique toute occidentale va répondre celui du laboratoire où vont être effectués les tests, dominé par une esthétique japonisante. Outre une bonne partie des docteurs et laborantins japonais, les ordres pour lancer les tests étant effectués dans cette même langue, nous retrouvons divers objets ou symboles appelant directement le pays du Soleil Levant, comme le bonsaï au milieu de la table de repos, ou encore les « pods » qui servent aux cobayes de couchettes, qui rappellent certains hôtels japonais où les chambres sont de simples petites boîtes. La seule référence purement américaine gardée en ce lieu est le logo arc-en-ciel, qui renvoie directement au Magicien d’Oz, conte dans lequel l’héroïne, Dorothy, en changeant de monde, passe symboliquement de l’autre côté de l’arc-en-ciel. Or, lorsque les tests sont lancés, tout cet univers semble assez limité : une frontière se crée par la vitre séparant scientifiques et cobayes, et là où l’on pourrait croire ces derniers enfermés et surveillés, ce sont en vérité les laborantins qui sont emprisonnés au milieu de leurs écrans et claviers, contrôlés par un super-ordinateur, pendant que les autres, endormis et rêveurs, vivent diverses aventures mentales. Par cette fracture entre le rationnel scientifique et le fantastique du rêve va se dessiner une opposition passé/futur, opposition d’autant plus forte qu’elle traverse et marque aussi les personnages.

Azumi Fujita (Sonoya Mizuno), toujours la cigarette à la main.

Si, intuitivement, nous pourrions croire que la science est plus portée du côté du futur, ce n’en est rien dans cette série. Les deux scientifiques principaux, les docteurs James K. Mantleray et Azumi Fujita, correspondent d’abord physiquement à des clichés de savants, lui par sa coupe datée et son air ahuri de savant fou, et elle par son carré précis, sa minceur, et ses quinze cigarettes à la minute. Interprétés respectivement par Justin Theroux et Sonoya Mizuno, tous deux bons dans leurs rôles sans être exceptionnels (à la différence des acteurs qui interprètent les personnages principaux), ils s’expriment souvent, lorsqu’ils s’occupent des tests, avec un charabia technique et inintelligible, histoire de faire taire le spectateur curieux de comprendre comment fonctionne cette science. Paroles savantes qui, finalement, auraient très bien pu être passées sous silence. Ces deux personnages, dont l’objectif des expériences, guérir l’humanité, est tourné vers l’avenir, vont, au cours de la série, être happés de plus en plus vers le passé, en ressassant tous les deux leur histoire d’amour commune, et, plus particulièrement pour James, sa rivalité avec sa mère. Ils termineront par détruire l’ensemble de leurs travaux en coupant le superordinateur essentiel à leurs recherches, avant de recommencer leur idylle (et donc en ressuscitant une histoire passée), élément de l’intrigue prévisible  quand on suit attentivement la série. Nous pouvons voir la destruction du superordinateur comme le démembrement symbolique d’une machine hollywoodienne formatée, qui ne laisse place à aucune création si celle-ci ne figure pas dans son algorithme (l’ordinateur essayant même, à la fin de la série, de contrôler les rêves des cobayes).

Agent secret et chercheur allemand.

A l’opposée de ces deux scientifiques, Owen et Annie vont d’abord être liés à un certain passé, et, au fur et mesure de la série, réussir à s’en détacher pour se tourner vers un avenir indistinct. Le premier, schizophrène, plus ou moins exclu de sa riche famille, sauf quand elle a besoin de lui, permet à Jonah Hill de composer un rôle calme, timide, parfois mutique, plutôt éloigné des rôles comiques et parfois assez poussifs dont il avait l’habitude, dans War Dog, C’est la fin, ou Le Loup de Wall Street par exemple. Cet éloignement se traduit aussi par son corps, étant donné que l’acteur, auparavant assez corpulent, a perdu beaucoup de poids pour ce rôle, accentuant ainsi le côté maladif d’Owen. En outre, Jonah Hill va, et c’est une des forces de la série, multiplier les rôles lors des différents rêves, passant du père de famille américain un peu beauf, à coupe mulet, au gangster au grand cœur. Il gardera dans chacun de ces personnages une gentillesse, une sensibilité plus ou moins exprimée et surtout une envie de bien faire, élément inconscient du personnage qui rendra prévisible l’issue du procès, compte à rebours lancé dès le premier épisode, qui met le personnage face à un choix difficile (protéger sa famille ou dire la vérité). Défaut dans l’écriture de ce personnage, l’absence de scène de rêve dévoilant ce qu’il voit avec la première pilule des tests nous laisse seulement les dires d’Owen, ce qui a pour conséquence de mettre au second plan, de façon assez maladroite, une information assez importante, voire capitale sur le héros. Héros qui va, malgré lui, passer un peu dans l’ombre du second personnage principal, Annie.

Rongée par une culpabilité immense, Annie s’est elle marginalisée toute seule. Sans cesse à la recherche des premières pilules du test, qui nous révélerons son passé dans le troisième épisode (l’un des meilleurs), elle participera aux tests plus par manque (la pilule est une drogue) que pour gagner de l’argent ou aider la recherche. Pour le personnage d’Annie, Emma Stone va un peu renouer avec le rôle de Sam qu’elle interprétait dans Birdman, junkie en période de sevrage, blasée et fermée. Attitude blasée qui la suivra dans certains de ses rêves, rendant ses autres rôles fantasmés, de la femme fatale à l’elfe, un peu moins marquants que ceux de Jonah Hill.

Quand rêver laisse place une fête étrange...

La fin de la série, mièvre et dégoulinante de bons sentiments, n’est pas non plus à la hauteur de l’originalité globale de la série. Trop peu nuancée, elle est à l’opposée des deux premiers épisodes qui, concentrés l’un sur Owen et l’autre sur Annie, se terminaient au même moment, et montraient ainsi au spectateur les différences de points de vue entre les personnages. Mais Maniac n’en est pas moins une série passionnante, qui crée son propre univers en s’éloignant des carcans habituels de la production actuelle, sur lesquels elle porte un regard critique. Elle prouve qu’il est possible d’inventer en partant d’un modèle préétabli, plutôt que de se complaire dans un collage de références évidentes qui traduit une nostalgie somme toute aliénante.

À propos

Maniac

Réalisateur
Cary Joji Fukunaga
Durée
0 h 40 min
Date de sortie
21 septembre 2018
Genres
Drame, Comédie, Science Fiction
Résumé
Deux inconnus en difficulté se rencontrent pendant un essai clinique hallucinant mené par un médecin qui a des problèmes avec sa mère et un ordinateur émotif.
Aucune note