Propos perdus

Scandale, Jay Roach (2020)

Avait-on vraiment besoin d’un film qui, sous prétexte de dénonciation, fait passer la fin de la loi du silence pour une chasse aux sorcières envers les hommes de pouvoir ? 

Le sujet du film est-il d’ailleurs vraiment le harcèlement de jeunes journalistes par leur patron ? Le doute est permis quand le début du film se contente de présenter des blondes quasi interchangeables, dont l’une veut intenter un procès à ce-dit patron, et l’autre rapporte dans son émission les accusations de viol d’Ivana Trump contre son mari, alors candidat à l’élection présidentielle. Cette scène, qui dure quelques secondes, ne semble pas a priori centrale, si ce n’est pour appuyer la caractérisation du personnage de Megyn qui s’adresse à nous, en voix-off, pour nous dire qu’elle a une grande gueule. Et pourtant toute la première partie du film est consacrée à cette scène, et à la lutte médiatique entre Megyn et Donald Trump, donnant ainsi l’impression que l’important, pour le film, est avant tout de dresser un portrait critique de cette Amérique d’avant l’ère Trump. Si l’on peut comprendre évidemment que ce début sert à démontrer que le pouvoir ne se trouve pas dans les mains des accusatrices, rendant ainsi terriblement difficile la libération de la parole, elle laisse tout de même un arrière-goût de pseudo-subversion.

Après une première moitié de film complètement oubliable surgit une autre scène où des noms sont murmurés partout : « Roger, Bill, Jack, Roger, Doug ». Montage rapide sur des regards fuyants et des messes basses dans les bureaux de Fox News alors que les noms sont lâchés si rapidement qu’ils se mélangent les uns aux autres. Des noms comme une tempête menaçante, venant ainsi corroborer les propos, quelques minutes plus tôt, de ce politicien qui affirmait avec tristesse que personne n’était en sécurité, qu’il était une cible, comme le sont tous les hommes. 

Et puis il y a cette scène, dans ce qui doit être le show-room privé de Fox News, où de très belles femmes choisissent leurs robes pour l’émission du lendemain. Elles sont maquillées, en jupes courtes, protégées par la hauteur de leur talons. « Non personne ne m’oblige à porter des robes courtes »  dit l’une. Elle met son interlocuteur en attente pour demander à sa responsable si elle peut avoir un pantalon pour le lendemain. Mais elle ne le peut pas, car il lui faudrait « l’autorisation du deuxième pantalon ». Elle fait demi-tour et reprend son téléphone : non, vraiment non, personne ne la force à porter des robes. De femmes silencieuses elles passent à femmes complices. Dans ce dressing plein de robes et de chaussures à talons, elles semblent avoir été achetées pour porter des articles de mode, et parce qu’on sait évidemment que toute femme peut être achetée par une paire d’escarpins. 

Le film, ou plutôt son propos, perd dans ces moments toute crédibilité. Parce que ce n’est pas le fait de mettre en lumière le harcèlement au travail qui est important, parce que tout le monde sait déjà, sans vouloir l’admettre, que cela existe – ce qui est d’ailleurs très bien dépeint dans le film. Il ne suffit plus de dire que cela existe, il s’agit de créer les conditions nécessaires à ce que cela ne se reproduise plus, c’est-à-dire d’arrêter d’alimenter la culture du viol avec des préjugés tels que ceux véhiculés par ces deux scènes. Préjugés selon lesquels les féministes veulent détruire les hommes. Et les femmes provoquent les comportements des hommes, et sont finalement bien contentes de gravir les échelons en profitant de leur physique. Il n’est pas question de dire que ces comportements n’existent pas, mais le film leur accorde mine de rien une place de premier plan. Tandis qu’en comparaison les victimes sont elles réduites à des photos et à quelques mots qui n’attestent en rien de la gravité des violences subies. Le scénariste se voulait sans doute fidèle aux faits réels, mais l’ambition d’objectivité nuit ici au propos du film qui, finalement, n’en a plus aucun.

Une seule femme pour sauver le film : le personnage de Kayla, interprétée par Margot Robbie, la seule parmi les victimes à avoir droit à une personnalité sympathique. Là seule que l’on peut regarder en se disant qu’elle a le droit d’être arriviste, qu’il n’y a aucun problème à avoir de l’ambition, là où les deux autres leads féminin n’inspirent que le carriérisme et la vexation. La seule aussi à avoir “droit” à une scène d’agression qui fait entrevoir enfin toute la violence que le harcèlement peut contenir, toute la honte qu’il laisse, et toute la peur. Parce que le plus grand reproche à faire à ce film est qu’il ne parle jamais de son sujet. Jamais on ne ressent l’angoisse d’entrer dans un bureau où l’on s’est fait voler son corps, jamais on ne parle des cicatrices que ces actes peuvent laisser. A part une ou deux femmes les larmes aux yeux, on ne montre pas la profonde douleur de vivre au quotidien avec cette déchirure. 

Une seule séquence pour rattraper l’errance du film, à la fin. Celle, sans doute la plus longue et la plus forte du film, dans laquelle le personnage de Kayla raconte, dans un coup de fil, ce que Roger Ailes l’a forcée à faire. Les minutes s’allongent alors qu’elle fond en larmes et peine à trouver les mots. Enfin, le spectateur trouve matière à l’identification dans l’impuissance de son interlocutrice, à laquelle il ne reste plus qu’à dire qu’elle est désolée. 

À propos
Affiche du film "Scandale"

Scandale

Réalisateur
Jay Roach
Durée
1 h 54 min
Date de sortie
13 décembre 2019
Genres
Drame
Résumé
Inspiré de faits réels, SCANDALE nous plonge dans les coulisses d’une chaîne de télévision aussi puissante que controversée. Des premières étincelles à l’explosion médiatique, découvrez comment des femmes journalistes ont réussi à briser la loi du silence pour dénoncer l’inacceptable.
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