Ma vie avec John F. Donovan

Depuis J’ai tué ma mère (2009) et Laurence Anyways (2012), Xavier Dolan n’a cessé de surprendre, ce qui lui a permis d’acquérir sa notoriété actuelle. Par des choix techniques identifiables ainsi que des castings de plus en plus impressionnants – on pense naturellement à celui de Juste la fin du monde (2016) – il a manié avec de plus en plus de finesse ses outils afin de traiter les thèmes qui définissent toujours son cinéma.

Ma vie avec John F. Donovan, le huitième film du réalisateur canadien, aura beaucoup fait parler de lui, de sa déprogrammation à Cannes, que Dolan a justifié en expliquant que ce n’était pas le bon lieu pour « faire naître ce film », jusqu’aux soucis de production et de montage, réajusté pour que le film sorte enfin en mars 2019.

L’histoire se déroule en deux temps, bien définis par le personnage de Rupert Turner, interprété par Ben Schnetzer à l’âge adulte et Jacob Tremblay quand il est encore enfant. Rupert raconte, dix ans après les faits, lors d’une interview, la relation épistolaire et unique qu’il a eu avec un des grands acteurs de l’époque : John F. Donovan (Kit Harington). Une décennie auparavant, les deux acteurs s’échangeaient des courriers, jusqu’à ce que la carrière de John explose et qu’il se retrouve dans la spirale infernale de l’industrie du cinéma et du « showbiz ». Cette relation épistolaire avait été dévoilée au grand public lorsque Rupert, enfant, avait été arrêté par la police en essayant de récupérer des lettres qu’un autre élève lui avait volées. Dolan nous propose un scénario simple qu’il manipule avec souplesse, le montage et les flashbacks nous entraînant entre deux moments.

Mais le film semble aussi être un objet construit autour de son réalisateur, lui-même emporté par le tourbillon du succès et le chaos de l’idolâtrie. Dolan serait-il, à travers la figure de John F. Donovan, en train de s’éblouir devant le miroir que sont ses films ?

Un film miroir

Ma vie avec John F. Donovan pourrait naturellement se distinguer des films précédents, mais ce bel objet reprend la construction à laquelle nous sommes habituées depuis maintenant dix ans, y compris dans sa dimension d’autoportrait. Cette idée du film comme miroir se voit avant tout dans la forme. En effet, nous pouvons parler d’une relation construite à l’image entre John et Rupert par reflet, ou symétrie. Les deux personnages sont acteurs (Rupert passe plusieurs castings pour jouer dans des films), tous deux ont une relation plutôt désastreuse avec leur mère, qui vivent seules, et, élément récurrent dans les films de Dolan, ils sont homosexuels. Si les deux personnages se reflètent, c’est aussi au travers de leurs lettres, qui pourraient s’apparenter ici à un miroir, et donc à l’élément central du film, celui par lequel s’opère la symétrie. Un axe qui découpe deux mondes : celui de l’école et de la routine de Rupert, et celui du cinéma et de l’excès de John.

L’effet de symétrie du film se trouve renforcé par la construction d’une boucle, l’échange des lettres entre John et Rupert prenant la forme d’une rotation. Boucle redoublée par celle que met en place le film avec cette scène d’ouverture où Amy (Emily Hampshire) rentre chez John, et à laquelle on revient à la fin après l’annonce de sa mort.

Le miroir qui unit les deux personnages est cependant brisé au milieu du film, lorsque ce dernier se met en quête de vérité. Mais cette recherche de la vérité chemine à travers une artificialité paradoxale : des gros plans sur les visages, des ralentis à tout va et une bande-son qui nous amène à nous demander si l’on n’est pas devant un clip de deux heures. Plusieurs éléments sont intéressants et riches, mais nous nous retrouvons noyés dans un océan de plans outranciers, à l’image des soirées ou de la course entre Sam (Natalie Portman) et son fils Rupert. Des images faussées par un usage excessif du flou, et une bande-son utilisée pour embellir et dramatiser encore davantage les scènes. Bande-son qui, au-delà des musiques populaires telles que celle d’Adèle, couvre quasiment chaque dialogue d’un violon extra-diégétique ou d’autres ambiances sonores, à croire que Dolan a perdu la capacité à faire parler ses images d’elles-mêmes.

Kit Harington « The king in the void »

Si l’on ne peut s’empêcher de penser à la série Game of Thrones à la vue de Kit Harington, l’acteur ne semble ici régner que sur du vide. Un vide émotionnel nous envahit en effet face à ce personnage à peine présent, si ce n’est par le biais de sa mère (Susan Sarandon) et de Rupert. Le film est doté d’un casting brillant, notamment avec Jacob Tremblay qui, malgré quelques moments récités (notamment durant la dispute avec sa mère), reste impressionnant. Pourtant, la performance de l’ensemble du casting semble démolie par Harington, qui donne d’ailleurs de nombreux coups de poings dans les murs et dans la tête de techniciens ; des scènes de colère excessive où le personnage, supposé être hors de lui, ne nous laisse voir qu’un pleurnichard parlant de son week-end dans un monologue sans intérêt. Harington est placide, froid et, même dans les excès de colère, la seule chose que Dolan trouve pour le dynamiser, ce sont des « Fuck, fuck this et fuck that ». John est très présent dans le film mais inconsistant à l’image, et le mettre en valeur nécessite un recours aux effets : un travail de couleurs complémentaires et, comme toujours, une musique lassante et excessive, dans les scènes de clubs comme dans celles, intimes, chez sa mère, dans la salle de bain.

Si le jeu d’Harington est vide, ne s’accorde-t-il pas cependant au personnage de John, qui s’est menti toute sa vie et s’est fait passer pour quelqu’un d’autre à défaut de pouvoir jouir de sa sexualité ou vivre pleinement sa vie d’icône ? De plus, ce vide chez Donovan est essentiel à la quête de vérité du film, qui se dresse contre le mensonge. L’interview, apportant un autre regard, se transforme en effet en une quête de profondeur, passant par l’écrit, les lettres, le roman et l’article de presse. Dolan manipule cette écriture par le montage, la transforme de la même manière que les autres thèmes du film qu’il souhaite mettre à la lumière des projecteurs : l’information dévastatrice, l’industrie rongée par les idoles et l’argent, qui ment, finalement, pour se cacher de la vérité. John ne peut être un véhicule de ce vrai, mais un espoir naît de la génération suivante, avec Rupert, ce récit et cette dernière image d’une homosexualité qui s’expose au grand jour. Une lueur se fait ressentir à ce moment, même si l’on retombe très vite dans les limbes du vrai et faux, pour revenir à l’ambiguïté de la vérité. Parce qu’à ce moment du film, rien ne nous est dit du changement qui s’est produit entre la vie et la mort de John (The death and life of John F. Donovan). La quête de vérité ou de profondeur est vouée à l’échec dans un film où tout est outrancier sinon idéalisé.

Ce huitième film de Dolan s’enracine donc dans des pistes pertinentes et riches, qui sont exploitées au travers d’un discours que le réalisateur maîtrise. Mais ce discours contraste avec certains choix de mise en scène, avec ce cinéma que l’on connaît déjà, qui embellit l’image et la bande-son quitte à se desservir. Ma vie avec John F. Donovan ne crée pas la surprise, et si Dolan a souhaité nous apporter son regard sur l’industrie du film, de la presse et de l’information, il ne le fait que malgré lui, à travers le reflet de lui-même que renvoie son œuvre. Cet éblouissement du réalisateur devant son propre cinéma ne peut que nous rappeler une figure narcissique. « Rather than love, than money, than fame, give me thruth » : s’il faut « être soi même » et sortir du mensonge, la citation d’Henry David Thoreau en ouverture est paradoxale, dans la mesure où le renoncement à l’illusion et la découverte de la vérité se fait dans le film par la reconnaissance de Rupert et de son écrit mais aussi par la mort de John. Et si ce n’est pas la vérité du monde de l’image, c’est celle d’un enfant face à une idole.

Kieran Puillandre

À propos
Affiche du film ""

Ma vie avec John F. Donovan

Réalisateur
Xavier Dolan
Durée
2 h 03 min
Date de sortie
13 mars 2019
Genres
Drame
Résumé
Dix ans après la mort d’une vedette de la télévision américaine, un jeune acteur se remémore la correspondance jadis entretenue avec cet homme, de même que l’impact que ces lettres ont eu sur leurs vies respectives.
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