Le son des sorcières

Motherland : Fort Salem, Eliot Laurence, 2020

Tout commence par un pacte : celui des sorcières, lors des procès de Salem, avec le gouvernement des Etats-Unis. Pour ne plus être persécutées, elles jurent de mettre leurs pouvoirs à disposition du pays et le servent, depuis lors, comme armée. Chaque année depuis trois cent ans, les nouvelles sorcières répondent à un appel mystique qui les envoie à Fort Salem pour suivre un entraînement militaire et ensuite entrer dans l’armée.  

Motherland : Fort Salem n’est pas la meilleure série de 2020. Le scénario, malgré des pistes intéressantes, voit sa portée limitée par le caractère adolescent de la série, qui s’adresse de façon évidente à un public jeune et répond à tous les codes du teen drama. De fait, on suit trois jeunes filles et leurs problématiques adolescentes, qui vont du rapport conflictuel à la mère à la découverte du sentiment amoureux. L’intrigue principale est d’ailleurs centrée sur la relation entre deux sorcières, Raelle et Scylla, et réutilise de façon un peu redondante le trope de l’histoire d’amour impossible.

Pour autant, et malgré tous ses défauts, la série nous embarque dans une virée originale et rafraîchissante. Elle nous tend un miroir, certes parfois un peu grossier – on pense notamment à la question de la menace terroriste dont le traitement laisse à désirer – mais le fait avec des idées visuelles et sonores qui renouvellent les clichés du film de sorcières. Leurs pouvoirs, par exemple, ne proviennent pas d’incantations, mais de chants fondés sur quelques notes dont la vibration engendre le pouvoir, ce qui donne lieu à des scènes de cris non mélodiques qui oscillent de façon extrêmement intéressante entre le laid et le beau, l’audible et l’inaudible. De plus, le pouvoir est éminemment pragmatique : il fait l’objet d’une connaissance, d’un entraînement et même d’une recherche scientifique qui déjouent la facilité scénaristique visant à tout expliquer par la magie. En réalité, la magie présentée dans Motherland ressemble fortement aux conceptions contemporaines de la sorcellerie, qui réutilise des traditions païennes, mantras, sceaux et amulettes, dont le pouvoir réside dans l’intention donnée lors de la fabrication. Ce genre de pratiques magiques, au-delà de limiter l’usage des effets spéciaux – la série s’épanouit à l’orée du fantastique – porte une idée forte. Les sorcières refusent l’idée d’un don venu d’une puissance supérieure : le pouvoir des femmes est en elles.

Certes, la place des hommes n’est pas encore clairement définie dans cette série où seules les femmes sont sorcières, et on peut déplorer que l’apparition de personnages masculins les réduise très souvent à des love interest – voire même des sex interest. Cependant, ils ont tout de même une importance et une puissance, magique notamment, qui, si elles semblent au service de la souveraineté féminine, ne leur confèrent pas moins un certain pouvoir que beaucoup d’œuvres nient aux femmes. La fin de la saison ouvre d’ailleurs la voie à une revalorisation des hommes, à travers l’apparition d’une communauté essentiellement masculine désirant exterminer les sorcières. On peut supposer que si la première saison s’attachait à dépeindre un matriarcat faisant naturellement sens dans la société, la prochaine saison pourrait réfléchir à sa remise en question, se faisant alors l’écho distordu de critiques du patriarcat.

Motherland : Fort Salem n’est pas la meilleure série de 2020. Mais elle réussit le pari de faire du teen drama autre chose qu’un conte qui berce et rassure : un espace original de réflexions sociétales.