La deuxième image

Richard Jewell raconte l’histoire d’un « profil typique », d’une image que se fait le FBI du coupable idéal. Parce qu’il correspond à cette image, Richard Jewell, l’agent de sécurité qui découvre la bombe, est pris pour le terroriste, accusé d’un crime qu’il n’a pas commis mais mis à jour. Il apparaît comme une surface sur laquelle s’effectuent toutes les projections possibles : du travailleur pointilleux, donc efficace, au collègue étrange, du héros d’un jour au criminel. Tout est image dans cette Amérique, à commencer par celle, télévisuelle, qui pénètre les foyers et parasite la mère de Jewell, obnubilée par un présentateur local. Lorsque le drame arrive, la lumière factice des caméras se braquent sur Jewell et son image ne lui appartient plus. Les flashs agressifs des appareils journalistiques tentent, en vain, de la capturer derrière les fenêtres de la maison familiale. 

La problème devient alors d’être soi-même, et sincère. Sincérité qui définit profondément la figure centrale dès l’ouverture du film, située en 1986, au moment de sa rencontre avec Watson Bryant, son futur ami et avocat. Jewell distribue des fournitures de bureau et rien ne lui échappe : son oeil aiguisé est déjà celui de l’analyste enquêteur, son destin de futur policier semble tout tracé. Mais il parle trop. Et cette parole résulte de sa sincérité, paraît naïve car authentique. Elle le trahira lors d’un repas enregistré par le FBI : « Ce poseur de bombe ça pourrait être toi ou moi » dit-il. Ironie cruelle du réalisateur qui nous met dans la confidence sincère du héros en même temps qu’il nous fait partager les yeux de la justice qui l’enregistre, et le regarde avec cynisme se piéger tout seul.

Eastwood, nous le savons, se passionne pour la question de l’héroïsme. Mais il pose également cette interrogation, aussi complexe que ses films : où se trouve la justice ? Est-elle accoudée au bar en sirotant un whisky, à l’image de l’agent Shaw, ou dans le bureau d’un directeur de publication, telle Kathy Scruggs, sur le visage de laquelle les reflets des stores dessinent comme un masque ? Entre leurs mains, le jugement, peu scrupuleux, est déjà fait. La journaliste déclare ne faire qu’informer mais véhicule une image fausse, celle que se fait le FBI de Jewell, celle du coupable idéal. Eastwood manie l’ironie et tout passe par l’image : Scruggs use de ses charmes dans un bar pour soutirer des informations à l’agent Shaw, puis se cache dans la voiture de l’avocat pour l’acculer de questions, avant d’en sortir agacée. La suggestion est évidente : la journaliste, et plus généralement la presse, est comme une prostituée. En lançant l’image qui inondera les écrans et les esprits, elle jette sans vergogne Richard Jewell en pâture afin de faire les gros titres et d’être applaudie par ses confrères.

Mais Eastwood va plus loin. Au contact de Jewell, toutes les figures du film semblent s’humaniser. Il y a d’abord cette histoire d’amitié avec son avocat, qui semble plongé dans une profonde déprime avant de recevoir l’appel du héros, pour lui confier sa défense. Encore une fois, la parole de Jewell a son importance. Bryant, qui avait au début du film une réserve de Snickers, n’a plus qu’un triste bol de cacahuètes posé sur son bureau, signe de sa déchéance professionnelle. Bryant se relance, comme avocat aussi bien qu’en amour, lorsqu’il trouve une cause à défendre. Et quelle plus belle cause que celle d’un homme abandonné par des forces (la police et les médias) qu’il admire trop sincèrement, et qui le dépassent inexorablement ? Jewell, non pas idiot mais naïf, ne voit pas que sa propre destruction est en marche, est tellement innocent qu’il accepte comme allant de soi une perquisition délirante chez sa mère, où tout est dévalisé. Mère qui est pour lui un pilier fervent, et qui propage sa bienveillance. Son discours en faveur de Richard, prononcé devant les caméras, permet de renvoyer une image plus juste des Jewell, et à Eastwood de rendre à la journaliste Kathy Scruggs une image plus présentable, loin de son arrogance développée jusqu’alors : face à la parole désespérée d’une mère, la journaliste fléchit, et son erreur lui fait face. Nous ne la reverrons plus à l’écran. De l’aveu du réalisateur, « cela ne ferait pas de mal de montrer les bons côtés de la nature humaine » et c’est précisément ce qui se joue dans cette séquence.

Dans le cinéma clair et précis d’Eastwood, les images les plus différentes se mêlent – combien de passages télévisuels traversent le film ? -, se construisent et se déconstruisent. Jewell découvre la véritable image de la justice et perd confiance dans les institutions, mais les rejoindra pourtant, Eastwood conciliant regards naïf et lucide sur les images qu’il véhicule. Après quatre vingt huit jours d’enquête, le FBI rend les saisies de la perquisition à la mère de Jewell ; les numéros de scellés sont encore inscrits dessus et impossible à effacer. Les images laissent des traces indélébiles et il faut un cinéaste comme celui-là pour en témoigner avec autant de bienveillance.

À propos
Affiche du film "Le Cas Richard Jewell"

Le Cas Richard Jewell

Réalisateur
Clint Eastwood
Durée
2 h 09 min
Date de sortie
13 décembre 2019
Genres
Drame
Résumé
En 1996, Richard Jewell fait partie de l'équipe chargée de la sécurité des Jeux d'Atlanta. Il est l'un des premiers à alerter de la présence d'une bombe et à sauver des vies. Mais il se retrouve bientôt suspecté... de terrorisme, passant du statut de héros à celui d'homme le plus détesté des Etats-Unis. Il fut innocenté trois mois plus tard par le FBI mais sa réputation ne fut jamais complètement rétablie, sa santé étant endommagée par l'expérience.
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