Africa

Africa de Naïm Aït-Sidhoum

La scène d’ouverture d’Africa, deuxième court-métrage de Naïm Aït-Sidhoum, a de quoi frapper le spectateur par son naturalisme percutant. S’y déploient devant ses yeux les corps de jeunes gens qui, bien qu’entravés par les sièges dans lesquels ils sont assis, gesticulent avec une spontanéité et un appétit de la vie débordants. Les sons fusent, dans le cadre et hors champ, en même temps que le débat qui anime si violemment ses acteurs navigue entre saillies comiques et disputes. Ce dynamisme, cher au jeu des acteurs, le film ne le perdra pas le long des trente minutes qui le composent.

Henri, metteur en scène quelque peu conservateur, cherche à mettre sur pieds une pièce de théâtre, dont les acteurs, malgré eux et tous débutants, sont des habitants de la cité Villeneuve. Très vite, il se rend compte de la difficulté de l’entreprise : ses acteurs n’en font qu’à leur tête, acceptent de suivre une directive pour esquiver la suivante nonchalamment, se vannent entre eux, se chamaillent. Face à cet élan vital, Henri trébuche quelque fois, comme lorsqu’il essaie tant bien que mal d’éviter les débats identitaires et raciaux de cette première scène pour recentrer son propos sur l’organisation de la pièce. Le premier discours du film est donc sociétal, à l’image de ce moment où Henri dirige ses acteurs, noirs, dans un décor de jungle grossier. Si grossier qu’il nappe la scène d’un comique salvateur, permettant alors au film de déployer ses réflexions sans qu’une chape de plomb moralisatrice ne vienne accabler le spectateur devant des sujets graves. Le dialogue social entre Henri et les jeunes de la cité prendra fin au moment où le projet avorte.

Cette brisure découle d’un formalisme dont la finesse et la précision sont remarquables. En muselant ces jeunes libres par des plans d’ensemble, toujours fixes et frontaux, c’est-à-dire des modes de représentations analogues au théâtre, Sidhoum fait jaillir un deuxième discours sur le rapport entre théâtre et cinéma. Lors de la première scène, les jeunes qui se disputent se situent dans les rangées de sièges en face de ce qu’on suppose être la scène, par la frontalité du champ. Vers le dernier tiers du métrage, filmé de la même manière, les jeunes, las des directives arbitraires du metteur en scène, remettent en question son autorité, cette fois sur la scène. Ce jeu des champs (les sièges) et contrechamps (le lieu scénique) forme, dans l’entre-deux des plans et des scènes, le fameux quatrième mur, notion théâtrale nécessaire à l’immersion fictionnelle du spectateur. Ce mur qui, ici, empêche tout dialogue social, et même peut-être intermédiatique. Car Sidhoum semble jeter le trouble sur l’idée qu’il se fait du théâtre. Reprenons une dernière fois la scène de la jungle : l’espace scénique est le lieu où se cristallise l’élan contestataire des jeunes, jusqu’alors tu par Henri, mais aussi le lieu où meurt le projet de ce dernier. Faut-il donc comprendre la supériorité du médium cinématographique sur celui du théâtre ? Le cinéma commence-t-il là où le théâtre s’arrête ? Ou alors la scène de théâtre est ce qui permet de faire cinéma ? Peut-être avons-nous la possibilité d’entrevoir un élément de réponse lorsque Youncé, dans le dernier temps bouleversant du film, essaie de reconquérir celle qu’il aime, assise dans un siège, lui sur scène, au travers d’un champ-contrechamp fort dramatiquement. À ce moment, leur regard se croise, spectateurs de l’un et de l’autre, et perce ce quatrième mur : un dialogue semble s’instaurer. Fécond, serait-on tenté de trancher, lorsque le générique de fin défile.

Africa de Naïm Aït-Sidhoum

Africa

Réalisateur
Naïm Aït-Sidhoum
Durée
0 h 30 min
Date de sortie
11 avril 2017
Genres
Fiction, expérimental
Résumé
Henri Desmerges, metteur en scène, est missionné pour monter un spectacle avec un groupe de jeunes de banlieue. Energique mais naïf, il se laisse guider par ses impulsions et celles de ses interlocuteurs qui lui proposent un spectacle sur le thème de l’Afrique.
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