A l’aventure ?

 

Martin Eden prend place dans une filmographie qui se définissait, avec La bocca del lupo (2009) et Bella e perduta (2015) par l’hybridation de la fiction et du documentaire. S’il n’est plus question de naviguer entre les deux, le dernier film de Pietro Marcello semble pourtant se fixer pour but de prolonger le mélange des formes afin de sculpter le personnage du roman de Jack London, et en développer l’histoire.

Comment l’écriture de Marcello transpose-t-elle à l’écran cet homme et cette vie si denses  ? Le film amarre à Naples, peut-être dans les années 50, et nous présente Martin (Luca Marinelli), jeune matelot charmeur et bagarreur. On ne nous laisse que très peu de temps pour cerner la nature de ce personnage qui part à la conquête des corps par désir et violence. Au lendemain d’une nuit de passion, le jeune matelot sauve un adolescent bourgeois, qui l’invite à dîner chez ses parents. Sous le regard du spectateur, et de la jeune Elena (Jessica Cressy), on va assister à l’évolution d’une tête brûlée qui ne sait presque pas lire mais va se laisser emporter dans un océan de connaissance. Martin Eden s’annonce comme une conquête, à la fois littéraire et politique, par l’écriture et le regard. Mais les nombreux allers-retours que fait le film à travers l’usage des archives, et les changements formels qui les accompagnent, empêchent Marcello de retranscrire l’entièreté et la singularité de cette histoire.

Retranscrire l’histoire d’Eden

On retrouve les éléments essentiels du livre, entre la découverte du cercle de la bourgeoisie et la volonté de lire et d’apprendre qui s’ensuit, et ne cesse de croître pour Martin. Le film montre sa condition d’ouvrier et sa lutte pour gagner sa vie, ses rencontres décisives, notamment avec Russ Brissenden (Carlo Cecchi) et, surtout, dans l’acharnement qui le caractérise, l’espèce de dualité entre l’homme prolétaire, défini par le travail de ses mains, et l’homme intellectuel, caractérisé par la puissance de ses mots et l’usage de l’esprit. Balayage attendu du personnage, mais il faut rentrer dans les détails, et c’est précisément là que le film se perd. Le détail y est peut-être trop abondant, ou mal intégré relativement à l’ensemble, et la narration du film tend à s’échouer. Si nous examinons tous les éléments qui renvoient directement au livre, nous remarquons d’emblée que Marcello fait des impasses. Il n’est pas question d’oublis, simplement de survols de certains moments phares de l’œuvre de London. On pense au retour sur les mers, à son travail à la fonderie ou même aux titres de ses premiers écrits qui sont très vite évoqués. Le film n’y accorde que très peu d’importance, seulement quelques minutes dans un film de plus de deux heures. La narration se développe plutôt autour du cheminement intellectuel du personnage. On pourrait penser que Martin n’a jamais quitté les cordages de ce premier navire et de cette première nuit à Naples, qu’il ne s’agit que d’un voyage de l’esprit, d’un va-et-vient entre les moments de l’enfance, de danse et de joie, et d’une lutte en lui-même pour être celui qu’il veut être : l’écrivain engagé rêvant de briser l’opposition entre travailleurs et bourgeois.

Une lutte de l’écriture

Martin Eden raconte ce combat constant qui va en s’intensifiant et dont le personnage ne ressort pas indemne. Combat qui se ressent d’abord à travers la forme que prend le film : à plusieurs reprises, nous sommes emportés par la narration, l’histoire de ce marin amoureux d’une femme, amoureux des livres, mais nous la quittons brusquement en raison de choix d’écriture. A un moment où la présence de la caméra ne se faisait pas ressentir, Elena répond soudainement aux lettres de Martin face caméra, sur un fond rouge ou bleu contrastant avec ses vêtements, et nous ressentons comme une rupture ou une échappée. Marcello navigue entre fiction et volonté de la briser, dans un rapport entre le film et le spectateur qui évolue sans cesse, décisions qui nous mettent en retrait du film et nous empêchent de suivre l’épopée de l’écrivain. Il en est de même pour les nombreuses utilisations des images d’archives, dont celles où apparaît un navire figurant peut-être la psychologie du personnage, et qui finira par chavirer. Ces images, amenées de façon maladroite, illustrent comme une tension de l’écriture au sein du film. Martin Eden ressemble plus à tentative qu’à une une conquête. L’objet que nous propose Marcello ne s’élance que très brièvement dans une aventure filmique ; ses choix d’écriture ne nous emportent pas.

Si le romanesque n’est pas de taille, le discours politique ne l’est pas non plus : la question de l’individualisme ou de la lutte pour le socialisme n’est que brièvement exploitée, lors d’une manifestation, d’un dîner bourgeois, ou d’une simple marche dans les quartiers mal famés de Naples pour montrer à Elena cette réalité. Une réalité qui s’entrecroise avec la vie de l’écrivain mais a du mal à transparaître. Car Eden lui-même devient le symbole de cette lutte de l’écriture, puisqu’il se bat contre des écrits qualifiés de classiques ou de standards, se bat aussi comme écrivain contre l’individualisme. Il lutte pour un changement de cap dans sa façon d’écrire. Il sera publié,  gagnera sa vie en écrivant et connaîtra même la gloire, mais sa bataille de la plume et des idéaux l’accompagnera jusqu’à la mort.

C’est à croire que Marcello a voulu tout aborder de cette vie si dense, si bien qu’il en a déconstruit son film, sans savoir quoi mettre en avant. Le rôle des différentes strates qui composent Martin Eden n’est pas bien défini, et on bascule très vite d’un registre à l’autre par l’usage d’images différentes, ou de sauts dans le temps très brefs et sans réel propos. Si ce n’est nous conter l’histoire d’un écrivain qui se perd dans les abîmes de l’amour et de l’écriture.

À propos

Martin Eden

Réalisateur
Pietro Marcello
Durée
2 h 08 min
Date de sortie
4 septembre 2019
Genres
Drame
Résumé
A Naples, au cours du XXe siècle, le parcours initiatique de Martin Eden, un jeune marin prolétaire et individualiste, dans une époque traversée par la montée des grands mouvements politiques. Alors qu’il conquiert l’amour et le monde d’une jeune et belle bourgeoise grâce à la philosophie, la littérature et la culture, il est rongé par le sentiment d’avoir trahi ses origines.
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