Brûlons les cadavres

Critique de Lux Aeterna de Gaspard Noé (2020)

Nous avions laissé Gaspar Noé dans sa transe, Climax d’agressivité et de tape à l’oeil, abreuvé à la fois de désirs de subversion et de maîtrise. Nous le savons, Noé n’est pas un dialoguiste ; il le prouve depuis plus de vingt ans. C’est sans doute pourquoi depuis Love, son film pornographique sorti en 2015, il revient à des projets sans scénario, privilégiant l’énergie du tournage et les expérimentations sonores et visuelles. Lux Æterna en constitue un nouvel exemple. En se voulant film d’auteur et film-hommage, cette dernière production apparaît en contradiction totale avec le discours que souhaite toujours tenir Noé.

Il est facile de voir que le réalisateur – comme à son habitude – s’est empressé de tourner afin de présenter son film au festival de Cannes, lequel accueille toujours en bonne et due forme cet anticonformiste. Mais, au-delà de ces affaires cinématico-mondaines, la genèse même du projet pose question. Contacté par la maison Yves Saint Laurent pour réaliser un court-métrage, Noé a senti la belle opportunité de se faire financer convenablement ce qu’il veut. Une histoire de tournage qui tourne mal donc, avec en première ligne Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg, deux amies de la célèbre maison de mode, évidemment. Noé semble depuis toujours apprécier d’isoler ses personnages dans des espaces clos, desquels ils ne sortent plus. Avec Lux Æterna, il s’enferme lui-même dans un cinéma à circuit fermé financé par et pensé pour les happy few. Il est difficile de concevoir le film comme un objet vivant, dans la mesure où il ne représente que le cadavre d’une industrie laissée à moisir dans un studio comme dans une salle d’autopsie – l’image, littéralement présente à l’écran, résonne comme une douce ironie.

Mais le caractère mortifère du film ne l’empêche pas d’être agressif. Lux Æterna est non seulement pénible visuellement – en proposant par exemple de multiples effets stroboscopiques, qui dépassent la limite des vingt secondes autorisées – mais odieux aussi dans la mesure où le refus du scénario cache mal l’orgueil du réalisateur, seul moteur et seul sens du film. En citant Godard, Bunuel et Fassbinder, Noé estime rendre hommage à des cinéastes « qui ont marqués [sa] vie en [l]’entraînant dans leurs espaces de pensée ». Difficile pourtant d’imaginer que Lux Æterna, spot publicitaire élitiste financé par une maison de mode, rende justice à ces grands noms. Une grande place est accordée aux citations, et à la notion de metteur en scène, mais peut-être faut-il rappeler que la mention de grands noms de la littérature – Dostoïevski est cité en ouverture du film – et du cinéma ne suffit pas à rattraper un manque de cohérence artistique, et ne permet en aucun cas de gagner une légitimité ou une place choisie dans l’Histoire du cinéma. Ces citations trahissent plutôt la posture de Noé qui aime se présenter comme un réalisateur modeste sans grandes ambitions mais, finalement, se fait donneur de leçons, théorisant ce qu’est un metteur en scène ou un plateau de tournage.

Les dialogues qui se chevauchent ont peine à dissimuler leur vacuité. Les déblatérations des deux actrices ne signifient rien ou alors signifient trop, tant elles sont noyées dans des métaphores dignes d’une rédaction de première littéraire. A l’image, Noé cherche de la même manière à compenser son manque d’inspiration. Par un split-screen abusif, il noie ces cinquante minutes, utilise les formats les plus emblématiques de l’Histoire du cinéma (le 1.33, le panoramique 1.85 et le cinémascope 2.35) pour enrober un manque d’écriture dans un usage tout aussi peu réfléchi de la technique. Le tout porté par un chantage à l’expérience “audio-visuelle” – Noé se réclame d’un Kenneth Anger, dont il est fan, mais il a vraisemblablement soixante ans de retard sur tout ce qu’il entreprend. Heureusement, cette lumière qui se veut éternelle finit par s’éteindre. Gaspar Noé suit son programme : Enter the Void. Il ne filme pas le chaos mais s’agite tout seul, et semble apprécier.

Kieran et Simon

À propos
Affiche du film "Lux Æterna"

Lux Aeterna

Réalisateur
Gaspar Noé
Durée
0 h 50 min
Date de sortie
23 septembre 2020
Genres
Drame
Résumé
Charlotte Gainsbourg accepte de jouer une sorcière jetée au bûcher dans le premier film réalisé par Beatrice Dalle. Or l’organisation anarchique, les problèmes techniques et les dérapages psychotiques plongent peu à peu le tournage dans un chaos de pure lumière.
Aucune note