L’adolescence au féminin, l’amitié à l’épreuve du temps

Anaïs et Emma sont deux adolescentes de 13 ans, toutes deux en 4ème dans la même classe d’un collège de Brive-la-Gaillarde. Elles se sont liées d’amitié alors qu’elles ne se ressemblent pas, n’ont pas le même physique, ne portent pas les mêmes vêtements, n’ont pas le même caractère. Leurs parents n’appartiennent pas au même milieu et ne semblent pas se connaître. Elles sont unies par leurs préoccupations d’adolescentes : est-ce que tel garçon s’intéresse à moi ? vais-je avoir mon brevet ? Où est-ce que l’on va m’orienter ? Elles nourrissent leur lien d’amitié en dehors du domicile : dans les couloirs et alentours du collège, au bord du lac l’été. 

GIRLHOOD

Anaïs et Emma ont été filmées durant cinq ans par Sébastien Lifshitz, de leurs 13 à leurs 18 ans, à raison de « vingt-quatre jours par an, par session de deux ou trois jours »[1]. Ce procédé pourrait être le pendant féminin et documentaire du Boyhood de Richard Linklater, qui suit un garçon et sa famille décomposée et recomposée de ses 6 à 18 ans, de l’enfance à l’entrée dans l’âge adulte – qui rime dans les deux films avec le départ du domicile familial et l’entrée dans une formation supérieure.

Adolescentes serait un « girlhood », un film sur l’univers des filles, sur leurs rapports conflictuels au monde et à leurs familles, un film sur ces adolescentes face à elles-mêmes : un miroir, un selfie, un portrait sur le long cours. Témoin de ce face à face, Sébastien Lifshitz réussit à capter le changement : la révolution des corps, les prises de position ou au contraire, l’effacement face à la dureté du monde, la difficulté pour Anaïs et Emma à se faire une place dans ce monde de conflits.

Le petit groupe de collégiennes auquel Anaïs et Emma appartiennent se délite après l’obtention du brevet, et le duo fédérateur est séparé au gré des orientations scolaires : Anaïs, qui rencontre des difficultés à l’école et à la maison, et que le travail avec les enfants intéresse, choisit la voie professionnelle, tandis qu’Emma suit la voie classiquement destinée aux bons élèves, le cursus général, mais avec des options artistiques.

C’est dans ces lieux qui leur appartiennent et qui se démarquent des lieux communs de l’adolescence (collège, maison, soirées) que les deux amies définissent leur identité et leur place au monde. Pour Anaïs, c’est à la crèche et à la maison de retraite, où elle effectue ses stages ; pour Emma, c’est sur la scène où elle chante et joue la comédie.

LIEN FILLE-MÈRE

Nous les suivons dans leurs trois années de lycée. Les plans où Anaïs et Emma sont réunies se font plus rares, chacune est bien occupée avec sa vie scolaire, son groupe d’ami.e.s, sa relation avec ses parents, et surtout avec sa mère. C’est dans ce lien peut-être, entre une fille et sa mère, que le film de Sébastien Lifshitz est le plus touchant mais aussi le plus troublant. Il est intéressant d’assister aux disputes qui opposent Anaïs et Emma à leurs mères mais surtout, à la manière dont elles réussissent à transformer ce conflit en leur faveur, en faisant preuve de dureté, d’ingratitude parfois ; en considérant, malgré tout, l’amour maternel à sa juste valeur. C’est parce qu’elles s’affirment dans ce conflit, qu’elles le dépassent et qu’elles arrivent toutes deux à se séparer de leurs mères, dans les larmes ou en feignant l’indifférence mais en conservant ce lien qui les unit à leurs mères dans leurs trajectoires personnelles d’émancipation.

DISPOSITIF ÉVOLUTIF

La mise en scène du cadre familial est l’objet pour Sébastien Lifshitz d’une position où sa caméra est située à juste distance des adolescentes et de leurs mères, ni trop près ni trop loin. Le réalisateur alterne plans où filles et mères sont ensemble, face à face, côte à côte, à des plans où les dialogues sont filmés en champ contre-champ comme pour souligner l’isolement des deux corps et de leurs voix, faisant écho à cette dissociation qui s’opère entre filles et mères. La frontière entre documentaire et fiction est dans ces scènes au plus mince, et tend même vers une sorte de docu-fiction tant la mise en scène et le cadre fixe maintenu par la caméra sont travaillés. À tel point que l’on peut se demander si les dialogues ne seraient pas eux aussi travaillés et même joués par les « comédiennes ».

Puis, au cours du film, le dispositif évolue : sur la plage, en soirée, en voiture, dans les derniers instants passés toutes les deux, ou avec leurs parents, le cadre se resserre sur Anaïs et Emma, devient plus intime, plus mouvant aussi, car il faut perdre un peu d’équilibre pour pouvoir avancer.

FILM D’ÉPOQUE

Tout au long du film, les visages des deux adolescentes alternent entre ennui et désir, peur, colère et élans d’amour. Leurs histoires intimes croisent l’histoire nationale puisque les attentats parisiens de 2015 sont rapportés sous forme d’images filmées au téléphone portable par les témoins des massacres. Les images du JT viennent accroître encore la teneur dramatique de l’actualité. Après la torpeur vient la commémoration des morts : les lycéen.ne.s chantent ensemble la marseillaise d’une même voix pour faire bloc et les langues se délient dans les classes où les élèves peuvent parler librement des drames avec leurs professeurs. 

Adolescentes, dans ces scènes, est aussi le film de L’Époque, pour reprendre le titre que Matthieu Bareyre a donné à son film sur la jeunesse nocturne et parisienne post-attentats, pendant Nuit debout et les différentes manifestations, en soutien aux victimes ou de contestation, qui ont précédé l’élection de Macron à la présidence. 

Les dates 2014-2018 cadrent ainsi Adolescentes dans un espace défini : celui d’une première guerre à faire, d’une scolarité à mener à bien, d’une orientation à choisir sans possibilité de plan B. Anaïs et Emma peuvent se réjouir de sortir saines et sauves de cette bataille. Elles se protègent à leur façon, avec leurs outils. Elles élaborent leur défense par l’utilisation obsessionnelle du téléphone portable, qui leur permet, un instant, de disparaître dans un monde virtuel où toute sollicitation du monde réel se fracasse sur les contours de la bulle numérique et protectrice qui les anesthésie. Face à l’impossibilité que les adultes ont de les rassurer sur l’état d’un monde qui part en vrille, qui d’autre que leur écran pourrait les conseiller ? les écouter ? elles et leurs émotions influencées par les appels de plus en plus insistants de leurs sexualités ?

Anaïs et Emma se fédèrent à leurs groupes respectifs : des bandes de filles où la présence des garçons, d’abord timide, s’affirme. À la plage, en soirée, les corps balancent, flanchent, les désirs sont éveillés et repoussent le plus loin possible la mort devenue concrète et non plus seulement une idée.

Et lorsqu’Anaïs et Emma se retrouvent seules toutes les deux, c’est pour évoquer un futur pas si lointain où elles pourraient de nouveau faire connaissance, ancrées dans leurs vies d’adultes, mûries par l’expérience. En un mot, épanouies.

[1] François Ekchajzer : « La chronique documentaire : les métamorphoses de l’adolescence capturées par Sébastien Lifshitz », publié le 27/09/2018, mis à jour le 28/09/2018, Télérama.fr : https://www.telerama.fr/cinema/la-chronique-documentaire-les-metamorphoses-de-ladolescence-capturee-par-sebastien-lifshitz%2Cn5822261.php
Crédits photos : Sébastien Lifshitz / AGAT FILMS &CIE – ARTE France Cinéma – LES PRODUCTIONS CHAOCORP 2019
À propos
Affiche du film "Adolescentes"

Adolescentes

Réalisateur
Sébastien Lifshitz
Durée
2 h 15 min
Date de sortie
25 mars 2020
Genres
Documentaire
Résumé
Emma et Anaïs sont inséparables et pourtant, tout les oppose. Adolescentes suit leur parcours depuis leur 13 ans jusqu’à leur majorité, cinq ans de vie où se bousculent les transformations et les premières fois. A leur 18 ans, on se demande alors quelles femmes sont-elles devenues et où en est leur amitié. A travers cette chronique de la jeunesse, le film dresse aussi le portrait de la France de ces cinq dernières années.
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